La Griotte had a dream

Publié le par La Griotte

J'ai reçu hier un commentaire d'un blogueur ami me demandant si Les chroniques de la Griotte étaient un site entièrement dédié à la langue. J'ai essayé de répondre aussi précisément que possible mais ma réponse ne m'a pas satisfaite. Et l'idée m'a paru charmante.

 

Oui. À compter d'aujourd'hui, tout ce qui sera publié ici le sera du point de vue de la langue. Du son de la langue. Juste des mots à dire, pour le plaisir d'entendre le son de sa voix, d'avancer, de construire un monde, de découvrir un univers.

 

La langue est mon pays, une aventure, une merveille, un instrument de musique ou de pouvoir, une énergie, un souffle... J'aime la langue et chaque jour y découvre matière à penser, avancer, respirer, espérer.

 

Surtout espérer.

 

 

La langue est aussi une barrière, un écueil, une prison, un couperet lorsqu'elle n'est plus partagée, vidée de sa substance, sortie de son contexte, bifide, de bois, muselée, maltraitée, niée, pervertie...

 

J'admire ceux qui parlent et surtout rêvent en plusieurs langues. J'envie un peu leurs univers. Il m'arrive de ressentir qu'une traduction est mauvaise, que l'humour m'échappe quand je lis un roman étranger et je jure alors que je devrais au moins apprendre correctement l'anglais.

 

Pourquoi faire, vissée dans mon jardin, devant mon ordinateur ou ma cuisine ? Comprendre l'étranger qui apprend aussi l'anglais, alors que je n'aime rien tant que déambuler dans Paris, l'oreille à l'affût de sonorités inédites ou m'assoir à une terrasse, essayant de comprendre ce qui se passe entre ces deux amoureux tandis que mon café refroidit et que le croissant ne me dit plus rien ?

 

Ils sont si tristes. Elle a pleuré. Ses traits sont lisses, ses phrases coupantes. Il ne sait plus quoi faire de ses mains ni de ses mots. Il sait qu'il a perdu la justesse du son car elle ferme ses oreilles. Son corps sur le départ ne vibre plus.

Je n'ai rien compris, pas même de quelle langue il s'agissait mais j'ai senti cela. Alors qu'eux ne se comprenaient pas, n'étaient plus sur la même longueur d'ondes, j'ai eu envie de m'approcher et de leur dire : essayez d'abord de vous écouter avant de vous séparer.

 

Je suis là, avec les femmes, sur la terre battue, à moins de 30 km de Casablanca.

 

À la campagne avait dit notre ami.

 

Plongeon dans le temps. Grand luxe : l'eau est à moins d'un kilomètre. Ils ont un puits, une brouette et des récipients en plastique. Les jeunes femmes reviennent poussant la brouette où les tonneaux juste assez pleins pour ne pas en perdre une goutte sont impeccablement calés. Elles rient, sont incroyablement belles, nous évitent mollement car il y a des hommes. Je ne les verrai pas au repas et file dans la cuisine dès que commence la sieste.

Au début, la soeur traduit pour nous toutes : d'où je viens, qui je suis, qui est fille ou femme de qui. Puis, toutes à la joie de se retrouver (après le plus somptueux repas que j'ai jamais pris, avec les hommes et les invités de la ville), elles parlent, me parlent. Je réponds en français, épluchant avec elles les légumes. Elles sont étonnées de voir que je sais faire ça, assise par terre un journal sur les genoux, que je ne gâche pas la nourriture.

 

Elles montrent leurs enfants, leur univers. Une petite fille me ressemble. Nous en rions toutes. Jamais je n'ai la sensation d'être perdue, percevant leur humour, partageant leur complicité de femmes aux fourneaux, leurs soucis de femmes qui veillent à ce que l'eau reste claire, ne manque pas. Économisent la nourriture en enlevant juste ce qui est nécessaire.

 

Un des plus inoubliables souvenirs de voyage. Je sais qu'on m'a fait un honneur en m'ouvrant la porte de la cuisine. Aucune photographie pour montrer la lumière se bousculer à l'entrée basse de la pièce et rebrousser chemin, vaincue par l'épaisseur des murs. L'air est frais, la pièce impeccable. Deux réchauds trois gamelles pour toute batterie de cuisine. Et cette langue qui m'accroche, qui m'aspire, qui épluche, qui m'ausculte, demande mon âge, si j'ai des enfants, où ils sont. Les deux jeunes hommes blonds qui sont dans l'autre pièce, mes enfants ? Alors on me regarde encore. Non , ce ne sont pas mes frères. Je n'ai aucun mérite : je ne pousse pas une brouette de flotte pour commencer la journée. Juste la chance d'être née dans un pays où les filles apprennent à lire et à écrire au même titre que les garçons.

 

J'aime la langue car je suis née entre deux mondes, deux temps, deux univers, un grand écart au dessus des Pyrénées, des paysans, des meuniers, des journaliers, des immigrés qui se rencontrent, se parlent, se plaisent, se mélangent, s'enracinent en veillant que chaque génération apprenne plus et mieux, vénèrent la langue car ils savent que d'abord, il faut apprendre à lire et à écrire.

 

Ils avaient raison.La langue sauve.

 

 

Elle m'a sauvée de la folie où plonge la langue de bois, la langue qui méprise, détruit, ment, arrange, minimise, se cache derrière des périphrases.

 

J'ai commencé ces chroniques comme un traitement de choc que je me suis administré, des ateliers d'écriture dont j'étais le thérapeute patient. Juste pour passer l'hiver, passer le cap, survivre au solstice, à la nouvelle année, tenir ma promesse, tenir tout court, comme quand la montagne se cabre, disparaît dans le brouillard, que chaque pas est une souffrance, qu'on a tellement envie de se coucher, de dormir en attendant un hélicoptère.

 

Juste le temps d'attendre que le printemps occupe mes mains et ma tête, que le jardin ait besoin de moi.

 

Juste le temps de construire une réalité, retrouver le goût des mots et des autres, garder les bons souvenirs et me nourrir de l'expérience comme d'un précieux compost.

 

Juste continuer à mettre un pied devant l'autre et apprivoiser les cauchemars, les regarder droit dans les yeux et les suivre au bout de l'enfer où plonge la violence faite aux femmes.

 

Parfois, je sentais remonter la colère, la peur, la rage, le sentiment d'injustice. Quand dans les journaux j'apprenais qu'une femme avait été abattue devant un commissariat, qu'une vieille dame était restée enfermée dans sa salle de bains.

 

Souvent j'ai eu envie de claquer le bec à tous ces écrivaillons incapables d'aligner autre chose que la soupe qu'on leur demande de servir ou pire qui la servent gratuitement simplement pour friser le buzz avec des titres accrocheurs de moteurs de recherche, moteurs à réactions !

 

Sacro saintes réactions dont le nombre augmente de manière exponentielle au point qu'il est impossible de tout lire. Si les articles sont souvent médiocres, à peine dignes d'une rédaction de certificat d'études respectant les contraintes d'un article d'information, j'ai lu des commentaires que j'aurais aimé écrire.

 

J'ai essayé d'écrire régulièrement, de lire beaucoup, d'habiter la blogosphère où j'ai eu de belles rencontres, de respecter les contraintes que je m'étais fixées et surtout, de ne jamais tomber dans l'addiction que la fréquentation trop assidue du clavier finit toujours par créer.

 

Un jour de décembre, j'ai su que je retrouvais le sens de l'humour, la légèreté et j'ai créé un autre blog, Why & Why not.

 

Le prochain sera entièrement dédié aux artistes que j'aime... tous méconnus et qui le resteront probablement car rien n'est plus dangereux que la notoriété de son vivant...

 

 

Puis le printemps est arrivé, enfin.

 

Le pire printemps depuis Tchernobyl, à l'échelle de mes souvenirs.

 

Chaque fois que je jardine, je pense que ce sont les japonais qui ont proposé la culture du colza pour "dépolluer" Tchernobyl.

C'était en décembre, Courrier international.

 

J'ai lu et entendu beaucoup de c... comme il se doit en matière de désinformation, pense souvent à ce que disait Haroun Tazieff à propos des centrales nucléaires et constate que nombre de nos réacteurs ont largement dépassé la date de péremption prévue.

 

J'espère qu'il va pleuvoir. C'est bon pour le colza, mes choux et les rivières qui refroidissent les centrales ou les nappes phréatiques qu'on veut pomper pour extraire d'hypothétiques huiles de schistes.

 

Au fait, je suis allée à la manifestation et j'ai vu Eva Joly.

 

Je lui ai même parlé :

 

"Madame, vous êtes ma candidate aux élections. Je voterai pour vous, et uniquement pour vous."

 

Il paraît que nous étions filmés. Je n'ai rien vu. C'est tout moi ça, ne pas voir ce qui est vraiment important. Je n'ai vu qu'une femme fatiguée, intelligente, sincère, travailleuse capable de s'exprimer plus que correctement en au moins trois langues et de nettoyer un peu le paysage politique à gauche. On a beau me dire qu'elle n'est pas médiatique, qu'elle passe mal à la télé, "qu'il faut l'écouter pour comprendre ce qu'elle dit", je trouve ça plutôt rassurant.

 

C'était pour me vendre l'autre, celui qui se promènait en hélicoptère dans des jeux télévisés avec un sourire plein de dents blanches sur une peau bronzée par l'aventure les lampes la nature l'expérience sur le terrain.

Je ne sais pas comment il fait parce que moi, je ne bronze pas du tout comme ça quand je jardine...

 

Peut-être qu'il met des crèmes contre le trou dans l'ozone quand on ramasse les papiers gras avant d'aller mater les gonzesses sur la croisette ?

 

C'est sûr qu'Éva elle n'est pas tellement bien bronzée, pas liftée mais je m'en fous, j'ai pas la télé. Pas la peine...

 

Je crois que j'ai fait le bon choix.

 

Je l'ai écoutée sur RMC le 17 mai de 12h à 13h et elle a expliqué comment fonctionnaient les systèmes judiciaires, où allait sa préférence, ce qui était perfectible. Elle a épinglé Marine le Pen avec finesse et élégance. Pas un mot déplacé.

 

Elle se plante un peu sur le conditionnel présent mais son vocabulaire est irréprochable même si elle emploie "harassement" à la place de "harcèlement" lorsqu'elle montre magistralement comment le véritable problème n'est pas DSK mais la violence faite aux femmes.

Son féminisme est intelligent, pragmatique, élargi à la justice sociale.

 

Elle croit en l'intelligence des électeurs, ce qui, convenons-en est rarissime, la plupart des politiciens et de leurs chiens de garde s'adressant d'abord à l'émotion, par petites phrases.

 

Il parait que c'est comme ça qu'on gagne une élection.

 

Puis surtout, elle a des idées originales. J'espère qu'ils l'écoutent au PS. Les "povres", ils doivent être bien tristes de voir leur Superman ami de toujours se ramasser.  Soyons chevaleresques. Aidons-les à se relever dignement, ils ont perdu l'habitude.

 

C'est simple : pendant plus de 20 ans, le PS a gagné des élections grâce aux voix de tous les gens de gauche non socialistes mais loyaux envers leurs convictions. À eux de montrer qu'ils ne faisaient pas que profiter honteusement d'un système en le noyautant et que c'est uniquement parce que les écologistes étaient encore trop jeunes politiquement qu'ils se dévouaient pour garder les portefeuilles mais qu'en vrai ils préféraient la pêche à la ligne...

 

Allons camarades. Soyez de gauche pour une fois. Partagez. profitez de ce drame pour vous refaire une santé.

 

Mettez-nous au vert !

 

 

Une présidente verte et une première ministre socialiste...

 

I have a dream !

 

Dédicace spéciale à mon copain qui lui a même osé l'embrasser, après lui avoir demandé et à tous ceux qui se moquent des apparences, des habitudes et des chasses gardées !

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âne debout 21/05/2011 11:54



Tu me fais trop d'honneur.


Ouaaahhh, quel article ! Et quelle belle plaidoirie pour Eva Joly. Je ne sais pas si je te suivrai à 100% dans le vote mais je suis bien de ton avis sur les qualités de cette personne.


Tiens, je le partage sur ma page FB.



La Griotte 21/05/2011 13:21



Merci pour elle... Elle aura besoin qu'on s'occupe un peu de porter sa candidature aux primaires d'Europe écologie.


Et puis, pour ce qui est de ton blog, je l'aime beaucoup. C'est dit !



laophi 19/05/2011 18:37



I had a nightmare : mots tus et bouches cousues ou couches "bousues" .


Au nom de la raison d'état on occulte volontairement la bonne raison des tas que nous sommes. Mais tas de quoi en fait ? Tas d'os laids ou tas de beaux yeux tu sais.


En fait je m'en tape sans que ce soit une piste magnétique, moi je vais voter pour un chamois ou une marmotte et les politicards de CRS au gnou(f).


Na .... cela méritait d'être dit après une super via ferrata ....



La Griotte 19/05/2011 18:57



Laquelle ?


Via Ferrata... C'est pas que j'aime particulièrement mais le première et seule que j'ai jamais faite est un incroyable souvenir. je suis obligée de me pincer pour croire que c'est bien moi ce
truc qui n'est pas mort de trouille !



Pangloss 19/05/2011 16:50



Voter, c'est choisir par qui on sera déçu.



La Griotte 19/05/2011 17:14



La déception n'existe que parce qu'à un instant T on imagine ce que sera T+n ! Inconnu chez le randonneur. Je ne sais pas ce qu'est la déception mais tous ceux qui "croyaient" en DSK et le PS
peuvent imaginer ce qu'est la trahison.