Sur les traces de la Tante Arie

L'hiver était bien lent à venir cette année là. DSC00787

Pas de givre aux herbes sèches, ni de neige sous les pas.

La combe restait boueuse.

La Tante Arie avait beau tendre l'oreille, rien.

Plus de vaches dans le pré d'à côté ni de marcheurs égarés ni de rêves d'enfants murmurés au creux des arbres morts. Rien qu'un vent trop chaud qui secouait les branches où s'accrochaient encore quelques feuilles dorées. Un vent mauvais qui sifflait :

 

« Va-t-en ! Personne ne parle plus aux fées…

Va-t-en ! Privées de paroles elles s'éteignent…

Va-t-en ! Tu es vieille et démodée…

Va-t-en ! Tu files un mauvais coton… »

 

C'en était trop.

 

La Tante Arie claqua sa porte au nez du vent méchant en maudissant tout haut les vents méchants :

 

« oh vous les vents méchants

qui coupez sous mes pieds

le long fil du temps

je m'en vais

vivre ailleurs

mon hiver »

 

Et elle prépara sa retraite.

 DSC 0391Dans sa grotte, à l'abri des paroles en l'air qui tuent les fées plus sûrement que le silence de l'oubli ou le savoir des importants, elle ramassa sa magie dans un mouchoir de poche à quatre gros carreaux bleu, vert, rouge et jaune.  Elle y enveloppa délicatement une reinette grise qu'elle laissait là pour le petit peuple des coins du bois et alluma son ordinateur.

 

 

Elle ouvrit un fichier nouveau qu'elle protégea au cœur d'un labyrinthe d'images et de mots ordinaires et y déposa la clé des rêves que murmurent les enfants. Et quand la clef fut si bien cachée qu'aucun humain, même musicien, n'aurait su la retrouver, elle étala le mouchoir, se brancha sur le WEB et se mit à table car les tours de passe-passe ouvrent l'appétit.

Toute la nuit elle surfa, en quête de destinations de rêve pour vieilles fées démodées. Rien que de la mer, du soleil et…

 

« Ah ! voilà enfin ce qu'il me faut ! » s'écria-t-elle en découvrant le regard tendre et profond d'un phoque sur sa banquise et en postillonnant des petits bout de pomme sur l'écran.

 

Aussitôt, elle souffla sur sa broche, enfourcha son fidèle animal aux oreilles un peu fripées et s'envolaDSC 0228 pour le Grand Nord sans même prendre le temps de déconnecter la machine.

Elle eut un petit pincement juste en dessous des côtes en songeant à tous ces messages que personne ne lirait et un sourire malicieux en pensant au prochain locataire qui tomberait sur une montagne de fax sans réponses mais une petite bise fraîche lui glissa à l'oreille :

« Allons allons,  ma fée ! Ce n'est pas parce que tu mets la clef sous la porte que tu peux te permettre des bêtises d'humains… Tu ne vas tout de même pas laisser traîner des lettres comme des paquets de chips éventrés, des boîtes de conserves rouillées qui empestent la sardine, des frigos hors d'usage qui dévorent l'ozone ou des nuages voyageurs qui distribuent les cancers…

- Bon, ça va, j'ai compris ! N'en rajoute pas ! A t'entendre, si les vaches du voisins deviennent folles, on dira qu'elles ont brouté près de chez la vieille fée démodée qui avait perdu la boule ! Je les entends d'ici les vents méchants…»

Mais la bise, qui avait d'autres joues à fouetter :

 

« Laisse tomber les vents, ils sont un peu déboussolés … » souffla-t-elle avant de d'abandonner la fée à ses problèmes de fax fous et de départ pour le grand nord.

 

Au dessus du Canada, elle découvrit un paysage merveilleux qui lui rappelait la vallée du Doubs à Glère. Elle sentit (les fées ont du nez) l'odeur piquante des immenses forêts de sapins peuplées de loups et de lutins, mais c'est une autre histoire ! DSC00606

 

Elle se posa non loin d'une cabane abandonnée, la trouva à son goût et décida d'emménager. Elle remplit unDSC 0763 seau de neige, retroussa ses manches et invoqua le petit peuple des bois : «  Nains, gnomes, lutins, feux follets et diablotins… Au travail ! La Tante Arie vous récompensera et cuira plus de gâteaux que vous ne pourrez en manger ! »

Puis elle se mit à ses fourneaux, lisant à haute voix un grand cahier de recettes qui se préparaient toutes seules, ne manquant qu'un soufflé à cause d'une rature et un rata à cause d'un pâté.

 

Quelques jours avant Noël, elle transforma la cabane en atelier. Une équipe de nains fabriquait les jouets, une autre les emballait, une dernière chargeait l'âne dont les grelots tintaient dans l'obscurité glacée. Il était impatient de se dégourdir les sabots et de reprendre le chemin des toits. Depuis le temps qu'il ne sortait plus que pour des voyages organisés !

Toute la nuit elle distribua jouets et friandises aux habitants de ce pays à l'hiver long et magnifique, aux forêts immenses et odorantes, au français traînant et imagé qui lui rappelait l'accent des franc comtois.

 

A l'aube, la Tante Arie, toute fée qu'elle fut, était plus fourbue que son âne. Elle chuchota distraitement la formule magique à son oreille sans remarquer qu'un nain, un nain minuscule et ventru entièrement vêtu de rouge s'y était endormi, le bonnet enfoncé jusqu'aux yeux…

Le souffle de la fée le gifla si fort qu'il s'éveilla d'un coup, le nez dans la neige. Vexé comme un pou, il sentit la rage l'envahir, grandir… Plus elle grandissait, plus il enflait. Il se releva immense, de la barbe plein le visage, des flocons pleins les yeux. Il s'apprêtait à maudire la vieille gâteuse maladroite et ses cadences infernales quand il s'aperçut qu'il était grand. Alors il éclata d'un grand rire. La cabane s'évanouit dans la brume givrée de son haleine. La colère noire s'enfuit en faisant claquer sa langue. Un traîneau tiré par des rennes l'attendait…lui, le Père noël, désormais maître de la distribution des cadeaux sur toute la planète.

 

Toute ? Non !

 

La vieille fée, qui avait tout compris, avait filé à l'anglaise, décidant sur le champ de voyager un peu et découvrir ce nouveau monde…

DSC01716Elle franchit des lacs et des montagnes, parcourut d'Ouest en Est une contrée démesurée où des troupeaux gigantesques étaient surveillés par des gardiens à cheval armés de lassos. Puis elle gagna le Sud où les habitants se déplaçaient à dos d'âne, cultivaient des plantes inconnues sur le vieux continent. Elle y découvrit une forêt sombre et dense dont les arbres couverts de lianes et de fougères semblaient toucher le ciel. Elle traversa un autre océan jusqu'à une île énorme au désert rouge où vivait une sorte de lézard couvert d'épines, monstre digne des histoires de sorcières les plus terrifiantes.

 

Elle remonta vers le Nord en séjournant dans des îles de rêve où elle apprit à aimer le soleil et des fruitsoctobre2010 096 inimaginables.

 

Elle posa le pied au pays du soleil levant où les dragons et les chauves souris portaient bonheur et pensa la Vouivre (Mais c'est une autre histoire !) serait bien ici et trouva la solution à son problème de fax qu'elle n'avait pas oublié car les fées, même vieilles et démodées, ont une mémoire d'éléphant.

 

Elle suivit la route des caravanes chargées d'épices et parvint en Égypte.

 

Elle suivit le Nil jusqu'à sa source, poussa jusqu'au bout du monde qui avait un nom à faire rêver tous les explorateurs, remonta par l'Ouest jusqu'au Sahara et faillit rester dans ces savanes où des humains à la peau sombre savaient encore parler aux fées, aux génies, aux rivières, aux animaux et aux arbres.

 

Mais, toute fée qu'elle fut, elle n'avait pas le pouvoir de changer de peau et la sienne ne supportait pas le soleil.

 

Alors elle eut le mal du pays, de ses rivières et de ses grottes.

 

 

CITROUElle souffla sur sa broche, enfourcha son fidèle animal et fila à l'aéroport le plus proche.

 

Dans ses bagages, il n'y avait que quelques babioles : du sirop d'érable, des recettes à la cannelle et au gingembre, des noix énormes pleines d'un lait douçâtre, des masques de bois et du papier soie, des cailloux ramassés un peu partout, des fruits secs et des colliers de graines, des jeux de société et des instruments de musiques, des statuettes et des tentures offertes en souvenir et tant de choses encore que le douanier se demanda en ouvrant la grosse malle d'où venait cette vieille étrange : "d'Afrique ou d'Asie ? ".

 

 

cacadou 016La tante Arie qui savait lire dans les pensées répondit machinalement qu'elle avait fait un petit tour dans le monde à dos d'âne et qu'elle rentrait dans sa grotte pour voir comment ses fax se portaient.

  

Le douanier qui la trouvait décidément bien vieille pensa qu'elle était gâteuse et la laissa filer sans remarquer qu'au fond de sa poche,  elle faisait couler entre ses doigts les graines d'un fruit énorme et jaune comme un soleil d'hiver dont elle prépara des soupes, des gratins, des tartes, des carrosses et des lanternes…

  

Mais c'est une autre histoire !

 

Quand Arie retrouva la grotte, elle était peuplée d'animaux étranges aux mains ailées, des oiseaux sans plumes qui dormaient la tête en bas et ne sortaient que la nuit, des êtres fragiles et délicats qu'il ne faut déranger sous aucun prétexte.

 

Les fax avaient mystérieusement disparu, l'ordinateur veillait toujours sur la clé des songes enfouies dans l'océan du Web.

 

L'hiver était toujours aussi lent à venir, la combe restait boueuse, le vent trop chaud…

 

En ville, les lumières de Noël scintillaient plus que jamais.

 

Des pères noël accueillaient les enfants à l'entrée des magasins avec des papillotes plein les poches. DSC00783

La Tante Arie prépara sa retraite.

 

Elle ramassa toutes ses affaires, se déguisa en humaine banale et branchée et conta à travers toute la planète les histoires innombrables que sa mémoire avait enregistrées.

 

Une broche minuscule scintillait au revers de son col, un animal aux longues oreilles couchées par le vent qu'elle ne réveillait qu'en Décembre, quand les nuits sont si longues que les humains allument toutes leurs lumières.

 

Elle s'installait sur la place d'une petite ville et racontait ses aventures passées à des gamins émerveillés en pensant que les fées ne mourraient jamais tant qu'il y aurait des oreilles d'enfants pour entendre leurs histoires… La Griotte©

 

Conte créé par La Griotte, d'après la Légende de La Tante Arie, pays de Montbélard, Franche Comté, que je dédie à ma conteuse préférée, Christine... Je sais qu'elle en fera bon usage !